Une fissure masquée par une peinture fraîche, une infiltration qui ne se révèle qu’à la première pluie d’automne, une fuite de canalisation enterrée : à Marrakech, où une bonne partie du parc immobilier ancien change régulièrement de mains, ces désordres découverts après la signature sont fréquents. Depuis le 22 août 2024, la loi marocaine a changé sur un point précis qui concerne directement l’acheteur : le délai dont il dispose pour agir contre le vendeur est passé de 365 jours à une fourchette de deux à cinq ans. Voici ce que cela change concrètement, et comment s’en prémunir avant de signer.
Vice caché ou vice apparent : la distinction qui décide de tout
Le Dahir des Obligations et des Contrats (DOC) ne protège pas l’acheteur contre n’importe quel défaut. L’article 572 écarte explicitement la garantie pour les vices apparents, ceux qu’une visite normale et attentive aurait permis de déceler. Seul le vice réellement caché ouvre un droit à recours.
Pour que la garantie légale joue, l’article 549 du DOC impose trois conditions cumulatives — il suffit qu’une seule manque pour que l’action échoue :
- la gravité : le défaut doit diminuer sensiblement l’usage ou la valeur du bien (une fuite qui rend une pièce inhabitable compte ; un défaut purement esthétique, non)
- l’antériorité : le vice doit avoir existé avant la vente, même s’il n’est apparu qu’ensuite
- le caractère occulte : il ne devait pas être décelable lors d’une visite normale — une humidité saisonnière invisible en été, une fissure masquée par une repeinture récente
Des exemples cités par des experts du secteur donnent une idée concrète de ce que recouvrent ces vices : fuites au niveau des canalisations, taches d’humidité, infiltrations liées à une étanchéité de terrasse défaillante, fissures structurelles dans les poteaux ou les murs porteurs, décollement de revêtement.
Ce qui a changé en 2024 : un délai nettement rallongé
Avant la réforme, l’article 573 du DOC imposait à l’acheteur d’agir dans un délai de 365 jours après la délivrance du bien, sous peine de forclusion. La loi n°40-24, promulguée par le dahir n°1.24.38 et publiée au Bulletin officiel n°7328 du 22 août 2024, a modifié cet article : pour les biens immobiliers, l’acheteur dispose désormais de deux ans à compter de la date de délivrance du bien et, dans tous les cas, de cinq ans à compter de la date de conclusion du contrat de vente. Les deux bornes se cumulent : la seconde ferme définitivement l’action, même si le vice n’est découvert que tardivement.
« Ces dispositions répondent, à mon sens, favorablement à la protection des intérêts de l’acheteur », estime Meriem Benis, professeure de droit à l’Université Hassan II de Casablanca, interrogée par Médias24 sur la portée de la réforme.
Ce nouveau délai de deux ans aligne le droit commun sur celui que prévoyait déjà l’article 65 de la loi 31-08 relative à la protection du consommateur pour les ventes impliquant un professionnel. En pratique, le point de départ des deux ans correspond souvent au dépôt d’un rapport d’expertise, puisque c’est fréquemment ce document qui révèle formellement le vice à l’acheteur.
Les deux recours possibles : réduction du prix ou annulation de la vente
Une fois le vice caractérisé et les délais respectés, deux voies s’ouvrent à l’acheteur :
- la réduction du prix (l’acheteur garde le bien et obtient une compensation correspondant au coût de remise en état) — la voie privilégiée quand le vice est réparable
- la résolution de la vente (la vente est annulée, le bien est restitué et le prix remboursé) — justifiée quand le vice prive réellement le bien de l’usage attendu
Le choix entre les deux dépend de la gravité réelle du désordre et de son chiffrage — deux éléments qui se démontrent, et non qui se décrètent devant un juge.
Comment prouver le vice : l’expertise contradictoire

Presque tout se joue sur la preuve, et le vendeur conteste généralement point par point : le défaut était visible, ou il est apparu après la vente. La réponse est technique. Une expertise contradictoire — vendeur convoqué, relevés datés, mesures, recherche d’antériorité, chiffrage détaillé des reprises — objective le désordre. Une expertise privée sert d’abord à documenter le litige et à fonder une négociation amiable ; elle ne s’impose pas à un tribunal, où c’est le juge qui, le cas échéant, désigne son propre expert via un référé. À titre indicatif, un cabinet d’expertise immobilière certifié RICS basé à Casablanca annonce des prestations de ce type à partir de 3 500 DH HT, avec devis sous 24 heures — un ordre de grandeur, pas un tarif national fixe.
Premier réflexe dès qu’un désordre apparaît : le faire constater par écrit, avec photos datées, avant toute réparation. Cette trace est ce qui permet ensuite de démontrer l’antériorité du vice.
Acheter à un particulier ou à un promoteur : une nuance à connaître
Le régime décrit ici — celui du DOC — s’applique par défaut à toute vente immobilière entre particuliers. Lorsque l’achat se fait auprès d’un professionnel (promoteur, agence agissant comme vendeur), l’acheteur peut également invoquer la garantie de conformité de la loi 31-08 relative à la protection du consommateur, sur un fondement juridique distinct. Notre guide sur les documents à exiger d’un promoteur immobilier détaille les pièces qui permettent justement de limiter ce risque en amont, avant même la livraison.
Se prémunir avant l’achat : la checklist
- Faites établir un diagnostic technique indépendant avant de signer, en particulier pour un riad, une villa ancienne ou tout bien dont l’étanchéité, la toiture ou la structure ne sont pas visibles lors d’une simple visite
- Visitez le bien en saison humide si possible, ou demandez explicitement au vendeur une déclaration écrite sur l’état des canalisations, de l’étanchéité et des éventuels sinistres passés
- Conservez toute trace écrite des échanges avec le vendeur et l’agence avant la vente : elle peut servir à prouver que le vice n’a pas été déclaré
- En cas de désordre découvert après l’achat, faites constater le défaut par écrit et photos avant toute réparation, puis sollicitez une expertise contradictoire rapidement — les deux ans courent dès la délivrance du bien
- Vérifiez au préalable la situation foncière et les autorisations du bien : notre guide sur le titre foncier et la moulkiya à Marrakech et notre guide de la procédure d’achat étape par étape couvrent les autres vérifications à mener avant de signer
Ce qu’il faut retenir
Le vice caché reste un risque inhérent à tout achat d’un bien existant, mais ce n’est plus un risque sans recours : la réforme de 2024 donne à l’acheteur davantage de temps pour agir, et deux voies de droit selon la gravité du désordre découvert. La difficulté reste la même qu’avant la réforme : prouver l’antériorité et l’occulte du vice, ce qui rend une expertise technique — avant l’achat si possible, contradictoire si un litige survient après — décisive dans les deux sens. Avant de vous positionner sur un bien ancien à Marrakech, notre article sur les erreurs à éviter absolument lors d’un achat et notre guide sur le rôle du notaire complètent utilement cette vérification.
Cet article a une portée informative générale et ne remplace pas une consultation juridique adaptée à votre situation personnelle. Les délais légaux et leur interprétation peuvent évoluer ; vérifiez toujours l’état du droit en vigueur auprès d’un notaire ou d’un avocat avant d’engager une action ou de renoncer à un recours.
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Avis de non-responsabilité : Cet article est une analyse éditoriale et ne constitue pas un conseil financier, juridique ou fiscal. Toute décision d'investissement doit être précédée d'une consultation auprès de professionnels qualifiés.
Sources et références
- Médias24 — Immobilier : le délai d'action en garantie prolongé en faveur de l'acheteur (05/09/2024)
- Secrétariat général du Gouvernement — Bulletin officiel n°7328 du 22 août 2024 (loi n°40-24)
- ReaConsult — Vices cachés après un achat immobilier au Maroc : recours, délais et preuve (DOC)
- Bladi.net — Immobilier au Maroc : les explications d'un expert sur les vices cachés (MAP, 30/04/2021)



